Paris, Hiver 1997.
"Un pas vers toi c'est la levée des nouveaux hommes et leur en marche."
Du lointain improbable d'un autre siècle, je rêve qu'Arthur Rimbaud traça ces quelques lignes pour toi, l'Argentin. Qu'importe les diktats chronologiques, les timing et autres correspondances de calendrier! La foi porte toujours le même visage et l'idéal rebondit d'un homme vers l'autre, sans altération ni souci de logique.
A l'instant final de la conception de ce disque, je choisis de t'écrire ce petit mot ( tu le dis si souvent pour communiquer avec les tiens). La nuit est déjà tombée sur Paris, et j'ecoute pèle-mèle, ces chansons collectées au hasard de mes voyages en Amérique latine. Elles parlent toutes de toi. Elle tracent un précieux chemin vers cet ailleurs de salut que furent tes luttes et tes espoirs...Permets moi, Ernesto de partager ce bouquets de refrains avec les miens, cette génération qui se lève et qui se découvre. La musique a le pouvoir de transporter, intactes, nos ferveurs, nos convictions, nos plus beaux rêves sur lequels le temps n'a plus de prise.
Je réalise que cela fait 30 ans que tu nous a quitté. Et partout, les magazines de mode, les monographies en série, les affiches des enfants musiciens de ce siècle me bombardent ton visage. Cette photo symbolique de toi - O ironie ! - que jamais de ton vivant tu n'as connue. Ce cliché du hasard qui fit le tour du monde et que, sans hésiter, tu aurais jeté au panier, toi le dépanaillé, soldat bohémien si peu attentif à ton image.
En égranant des continents de poings brandis et des murs d'affiches déclamatoires, je mesure aujourd'hui la distance franchie de ton histoire. Il y a exactement 30 ans, dans une petite école de La Higuera, toi Ernesto Guevara de la Serna, dit le Che figure emblématique de la révolution mondiale, emportais vers d'autres aurores -ce jour le 9 octobre 1967- l'incandescent et légitime rêve de justice d'un continent malmené depuis 5 siècles.Octobre 67... Les matins boliviens se lèvent, lavés d'ombres et de pluis. Le froid, la tristesse, nos larmes qui t'accompagnent. Tu es mort. Tu reposes sur la dalle irrégulière d'une buanderie de Valle Grande et je contemple ton cadavre. Après t'avoir exposé comme un trophée, ils t'ont coupé les deux mains. Autour de nous, les hommes s'affairent. Un agent Américain hurle : "Nous allons te livrer au démon, loin d'ici! ". Des indiens au visage impassiblr murmurent ton nom dans la vallée. Vois ce qu'ils ont fait de toi. Oh non, ne sois pas tristes, Ernesto. Il en est toujours ainsi. Si dans les Evangiles, un frêle David d'un unique coup de fondre peut terraser une armée de Goliath, dans les jungles de notre monde, et tu les as parcourues, le pouvoir se rit de la noblesse et des légendes. Mais qu'à cela se tienne! Lentement, tu t'eveilles. Déjà sur des carnets de fortune, les journalistes raturent à traits nerveux ressucient - pour l'edition - cette existance que fut la tienne. Ils ecrivent que tu es né le 14 juin 1928 à Rosario. [...]
Mais au delas de tes nombreux defis physiques, tu vas dévelloper un goût solitairenet immodéré pour la lecture. Les livres te passionnent. Ils seront tes meilleurs compagnons. A 15 ans, tu connais déjà Jung, Alder, Marx, Engels, Lénine... [...]
D'une voracité sans égale, tu puises dans ces ouvrages le riche terreau d'un idéal prêt à fleurir.
A 23 ans, avec ton ami Albreto Granado, tu décides d'aller à la rencontre de ton continent. Le 29 décembre 1951, vous quittez l'argentine avec cette nonchalence canaille qui caractérise les premières prises de liberté. Vous roulez en riant sur une vieille moto rafistolée. Durant 7 mois, à travers le Chili, le Pérou, la Colombie, le Vénézuela - et confronté au quotidien de l'indien exploité - inoxérablement, ton regard se creuse. Vont alors s'eveiller tes premières colères et indignations, ce qu'ils nommeront tous très pompeusement tes premières consciences politiques et sociales.
[...]
La nuit même, [Après s'être fait capturer par les boliviens], le gouvernement bolivien en émoi contacte Washington. Il semblerait que la C.I.A., le département d'Etat, le Pentagone et le président des U.S.A. aient depuis longtemps décidé de ton sort, toi l'emcombrant justicier du tiers-monde. Vers minuit, l'ordre formel émanent des Etats-Unis est donné de t'éliminer! [...]
Tu meurs les yeux ouvertes et les magasines vont exhiber- en guise de protestation silencieuse- la noblesse exsangue de ton dernier visage. Mais sur ce cadavre qui estle tien, Ernesto, va se lever le plus beau mythe contemporain d'Amérique latine.[...]
Dilacérant préjugés et sectarismes, dans ton souci d'absolu, tu scellas une immense chaîne de reconnaissances, fédérant les idéaux, t'inscrivant dans l'Histoire bien au-delàs des familles politiques et autres tentatives de résistance armées.Toi qui pourtant détéstes les honneurs, permets moi d'expliquer à ceux qui te découvrent que tu fus d'une intégrité dans taille d'une rigueur morale morale unique. Ce n'est pas un hasard si depuis, Ernesto, tu es devenu l'etendard de tant de libérations. Forçat de la discipline, incapable de compromission, avec cette rigidité et cette sainteté féroce qui te servirent d'armure, tu fus - fait rarissime en politique. "Un homme qui agissait comme il pensait". Le 11 décembre 1964, devant les délégués de l'O.N.U., tu lançais cette phrase qui résume assz bien l'altruiste et rigoureuse facture de ta personnalité: "je suis cubain et argentin aussi et si les très illustres domaines patriote d'Amérique latine ne s'en offensent pas, je me sens aussi patriote d'Amerique latine, de n'importe quel pays d'Amerique latine...Le moment venu, je serai prêt à donner ma vie pour la libération d'un pays d'Amérique latine [Cuba], sans rien demander à personne, sans rien exiger, sans exploiter personne."
Indispensable Robin-Des-Bois, véhément porte-parole de l'anti-impérialisme et théoricien de la guerilla, je t'aperçois, fleurissant désormais les bannières et enseignant aux générations qui t'écoutent le sens intelligible du véritable engagement. Et ils t'ecoutent encore alors que tu leur dis" Laissez-moi vous dire, au risque de paraître ridicule, qu'un authentique révolutionnaire est toujours guidé par de grands sentiments d'amour..."
A mon tour, laisse-moi -pour conclure-leur expliquer que tu me manques. Laisse-moi sur ces airs de chansons, leur ouvrir d'autres chemuns. El leur dire chaque fois en t'évoquant, qu'il y a définitivement de l'ange dans ce soldat au front d'étoile...
Hasta siempre, compañero guerrillero...
Egon Kragel.